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Romain Goetz : coucou@romaingoetz.fr

Marches

Réalité naturelle et réalité abstraite //15-01-2018

Z. Mais nous parlions tout à l’heure de la nature et de l’homme en face d’elle. Il y a quelque chose qui émane de la nature et quelque chose qui émane de nous ; nous pourrions dire à la rigueur que nous réagissons à la nature, mais alors c’est elle, une fois de plus, qui a le grand mot à dire. Bref, la nature s’exprime de son côté et nous autre nous sommes plutôt enclins à faire de la fantaisie. Ce n’est que dans l’instant esthétique de la contemplation que nous ne faisons plus de la fantaisie : alors nous sommes ouvert à la révélation du vrai, nous voyons la pure beauté.


Z. Ces choses, grandeur, sérieux, repos sont fondamentales. Elles ne sont pas liées, au fond, à une quelconque apparition. Mais d’où nous vient cette impression ? Par les formes peut-être, qui sont fortement estompées ou en partie effacée par la nuit ? — Oui, c’est cela, c’est par ce qui est voilé dans les formes particulières, et qui maintenant se révèle mieux qu’en plein jour, c’est par cela que l’élément fondamental devient image plastique. Et si vous expérimentez plus profondément votre émotion esthétique ou, ce qui revient au même, si vous voyez d’une manière plastiquent plus pure, vous devrez reconnaitre que cet élément fondamental est fortement influencé, oui, qu’il est même coloré par la forme.

Piet Mondrian, texte de 1920 : Réalité naturelle et réalité abstraite, dans ce dialogue platonicien entre Y, X et Z, un amateur d’art, un peintre naturaliste et un peintre abstrait-réaliste.

20180115

Le très-bas //05-01-2018

Il sort de là la fière au cœur, le rouge aux joues. Ou plutôt, il n'en sortira pas, il n'en sortira plus. Il a trouvé la maison de son maître. Il sait maintenant où loge le Très-bas : au ras de la lumière du siècle, là où la vie manque de tout, là où la vie n'est plus rien que vie brute, merveille élémentaire, miracle pauvre.

Le Très-bas - Christian Bobin.

20180105

La Conférence des oiseaux //05-01-2018

Tout au long de ce chemin, les tentations sont grandes d'en rester là, et même de revenir en arrière. D'où un conflit constant avec le désir de continuer, d'aller de l'avant, de braver le péril, d'accomplir l'impossible.
Ce désir conduit les plus vaillants, après le départ, à la traversée des sept vallées. La présence, dans chaque vallée, d'une énigme qu'il faut résoudre donne à tout ce passage un évident caractère initiatique. [...] Des officiants interprètent des rôles, présentent les énigmes, font surgir les apparitions. C'est un voyage, immobile, mais périlleux, à l'intérieur de soi-même. Il importe de devenir sentinelles et de ne plus se laisser distraire par les phénomènes de la route. « Nous ne voyageons pas pour voir, disait Saint Jean de la Croix, mais pour ne pas voir. »

— Huppe. Cousez-vous le bec. Cessez de vous dire fourmis et mendiants. Avalez vos excuses. L'amour aime les choses difficiles. Il met le feu à toute espèce de moisson. N'hésitez pas, retirez vos mains de l'enfance, mettez vos pieds en avant et battez des ailes ! Si tous se brûlent, nous nous brûlerons aussi !

La Conférence des oiseaux - Jean Claude Carrière.

20180105

Horizon - Larry Gottheim //05-01-2018

Horizon est une étonnante exploration de la campagne du nord de l'état de New York, filmée pendant toute une année. Ce film est doté d'une si grande subtilité dans la beauté des couleurs et de la composition que l'envie vous prend de vous lover dans votre fauteuil et de laisser les images s'enchaîner tranquillement sous vos yeux. Pourtant, certains éléments de la structure complexe imaginée par Gottheim entraînent le spectateur au-delà de la simple passivité.

Au rythme des saisons, Horizons est structuré en quatre parties, chacune composée d'un certain nombre de plan juxtaposés et ponctuellement séparés par des bouts d'amorce colorés d'une seconde. L'été est ainsi constitué de 47 paires de plans, chacune séparée de la suivante par une amorce verte. L'automne se compose de 27 séquences de quatre plans séparées les unes des autres par un intervalle d'amorce rouge, et ainsi de suite.

Ces combinaisons sont rendues encore plus complexes par le fait que, pour chaque saison, les plans de chacune des séquences sont organisés de façon à "rimer" visuellement les uns avec les autres. En automne par exemple, chaque séquence rime en a-b-b-a, ce qui signifie que les plans 1 et 4 et 2 et 3 ont un ou plusieurs éléments visuels communs. Dans certains cas, ces rimes sont tout à fait évidentes ; dans d'autres, elles sont si subtiles que le spectateur cherchant à les identifier se trouve contraint de fixer attentivement chaque image pour se souvenir des moindres détails.

D'autres degrés de complexité viennent pose des défis supplémentaires aux spectateurs. À l'intérieur de chaque saison, les séquences sont agencées dans un ordre délibéré et suggestif, tandis que tout au long des quatre saisons des images spécifiques ou certains types de plans se répètent jusqu'à devenir des motifs signifiants à plusieurs niveaux.

Horizons est un film fascinant, même si l'on est tout seul à le regarder. Cependant, en présence d'un vrai public, il se transforme en expérience passionnante dans la mesure où il incite les spectateurs à échanger librement leurs impressions pendant la séance.

Lorsque j'ai organisé des projections publiques du film dans des cadres classiques, où la norme en vigueur impose un silence quasi religieux, je me suis aperçu que la plupart des gens, même dans le cas d'un public relativement sophistiqué, se lassaient bien avant la fin. Horizons étant un film muet, le silence lui-même devient vite oppressant. D'un autre côté, lorsque j'ai encouragé le public à échanger librement des commentaires et des réactions, la plupart des spectateurs ont trouvé l'expérience très enrichissante. Il devenaient tout à fait évident que c'était la meilleure façon de révéler l'intérêt tout particulier de ce film. Il est en effet impossible de percevoir toutes les rimes et la diversité des correspondances visuelles en une seule vision et, à moins de pouvoir se procurer une copie pour la repasser en boucle, la richesse et la complexité d'Horizons rendent l'interprétation de ce chef d'œuvre inépuisable.

Scott Macdonald et le cinéma américain alternatif - Scott Macdonald - 1979 — Media Crisis - Peter Watkins - 2015

Références : www.larrygottheimfilms.com

20180105

Les haut lieux //23-11-2017

– Ici, c'est un haut lieu, vois tu.

– Qu'est-ce qu'un haut lieu ? Lui dis-je.

– Un haut lieu, c'est un arpent de géographie fécondé par les larmes de l'Histoire, un morceau de territoire sacralisé par un geste, maudit par une tragédie, un terrain qui, par delà les siècles, continue d'irradier l'écho des souffrances tues ou des gloires passées. C'est un paysage béni par les larmes et le sang. Tu te tiens devant et, soudain, tu éprouves une présence, un surgissement, la manifestation d'un je-ne-sais-quoi. C'est l'écho de l'Histoire, le rayonnement fossile d'un événement qui sourd du sol, comme une onde. Ici, il y a eu une telle intensité de tragédie en un si court épisode de temps que la géographie ne s'en est pas remise. Les arbres ont repoussé, mais la Terre, elle, continue à souffrir. Quand elle boit trop de sang, elle devient un haut lieu. Alors, il faut la regarder en silence car les fantômes la hantent.

Sylvain Tesson - Berezina - Gallimard 2015.

20171123

Marcher, une histoire des chemins //31-07-2017

Des sens à la poésie, du corps à l'écriture

La marche est une expérience d'exploration, non seulement d'un paysage, d'un monde qui s'offre au déchiffrement, mais évidemment de soi-même. Cela commence par le corps qui retrouve un rythme le ramenant à cette sensation première d'éprouver la nature.

Marcher dans, marcher sur la nature. Faire l'expérience des sens touchant, humant, voyant, s'accaparant la vie sauvage. Nul mieux que Henry David Thoreau a dit la magnificence de ces retrouvailles marchées avec la nature : Cette nécessité de la marche et cette "infusion de sauvagerie" qu'elle procure.

20170731

Land called America //28-05-2017

I'll give her credit for her art work, though, for I love this land called America, every inch of it, every hill and valley. I'd seen many miles of it before I was sixteen years old, hitch-hiking around the country, setting pens in bowling alleys in Detroit, picking fruit with the Mexicans in California, up and down the highways I went wide open, and it didn't matter which direction I header or how much money I had in my pocket, which was usually none, I loved every minute of it. We had no interstate highway system back then, only two lanes contry roads when you got away from the cities, so around every turn and over every hill you saw a different sight, a one-of-a-kind painting you would never see again anywhere else, each one uniquely beautiful and constantly changing, and even if you took the same road back Mama Nature was there ahead of you, busy redecorating while you where gone.

The interstate highway system destroyed all that, of course, as I'm sure you've noticed as you cruise down Interstate-Whatever trying to stay awake from the sheer depressing monotony of a billion miles of the same scene repeated over and over again.

A painting on the wall may be a pretty sight, all right, but it's like a dead deer head, you have to kill it to paint it. My art is America, alive and changing every second, a deer running through the forest, dogwood tress blooming in the Spring, a thin trail of smoke coming from the stovepipe of a mountain cabin in the wintertime with white snow on the ground, the head of summer when the girls come out of their clothes, a dog barking in the distance, Kathleen Vinson's pink panties hanging on a clothesline panting in the hot summer sun — what could be more American than that?

William G. Baker - Alcatraz-1259

20170528

Les forêts du Maines //26-04-2017

Quand j’ai atteint le sommet de la crête, dont ceux qui l’ont vu par beau temps disent qu’il fait cinq miles de long et est constitué d’un plateau d’une centaine d’acres, je me suis retrouvé au beau milieu des rangs hostiles des nuages, qui m’obscurcissaient tout. […] On avait parfois l’impression que le sommet serait dégagé dans quelques instants et resplendirait au soleil, mais ce que l’on gagnait d’un côté se perdait dans l’autre. C’était comme d’être assis devant une cheminée et d’attendre que la fumée se dissipe. En fait, c’était une usine à nuages : il s’agissait de matière nuageuse que le vent extrayait des rochers froids et nus. De temps à autre, je pouvais apercevoir rapidement un à-pic sombre et humide à droite ou à gauche, la brume ne cessant de passer entre lui et moi. […] Nul doute qu’Eschyle avait visité un paysage semblable à celui-ci. C’était immense, titanesque et de ceux qu’aucun homme n’habite jamais. Une partie de celui qui le contemple - et même une partie vitale - semble s’échapper entre ses côtes flottantes à mesure qu’il monte. Il est plus seul qu’on ne peut l’imaginer. Ses pensées ont moins d’envergure et son intelligence est moins affûtée que dans les plaines où habitent les hommes. Sa raison est sombre et dispersée, plus ténue et plus imperceptible, comme l’air. La Nature immense, titanesque et inhumaine l’a pris au dépourvu, piégé quand il était seul et lui a barboté un peu de ses facultés divines. Elle ne lui sourit pas comme dans les plaines. Elle semble demander sévèrement : Pourquoi es-tu venu ici avant ton heure? Ce terrain n’est pas encore prêt pour toi. Cela ne te suffit donc pas que je sourie dans les vallées ? Je n’ai jamais créé ce sol pour tes pieds, cet air pour ton souffle, ces rochers pour être tes voisins. […]

Les sommets des montagnes comptent parmi les parties inachevées du globe, où c’est un peu comme insulter les dieux que d’y grimper, de s’immiscer dans leurs secrets et d’éprouver l’ascendant qu’ils exercent sur notre humanité. Les hommes audacieux et insolents sont sans doute les seuls à y aller.

  • Henry David Thoreau, Les forêts du Maine, 1864, trad. Thierry Gillyboeuf, Payot, 2012

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20170426